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Salle de lecture

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Caillassage !

Le fonds de la Commission de l’intendance en cours de classement contient sous la cote provisoire C vrac 207 cette histoire que nous allons vous conter…

Nous sommes le dimanche 5 juillet 1754 à huit heures du soir à Besançon, aux portes de Battant (démolies en 1956). Les gardes Nicolas Goy et Léon Perrette de la brigade sédentaire des Fermes du roi à Besançon arrêtent un chariot attelé de quatre chevaux qui s’apprête à descendre en ville. Le chargement est couvert de ramées (branches) de sapins recouvrant des assiettes de terre et des poteries de faible valeur, provenant, selon les deux conducteurs, de Porrentruy. Les gardes, procédant à une visite sommaire, remarquent que sous les poteries se trouvent aussi cinq caisses carrées en bois et trois petits sacs. Le garde Perrette, gabelou zélé et chevronné de quarante ans, voulant pousser plus loin ses investigations, se couche sous le chariot, en perce le fond et y enfonce une sonde qui révèle à ses naseaux exercés…une odeur bien connue de lui : celle du tabac !

Les gardes se mettent en demeure d’arrêter les conducteurs ; ceux-ci ayant élevé la voix, le menu peuple commence à se rassembler, ce qui permet aux deux quidams de prendre la poudre d’escampette à la faveur de la foule. Nos deux gardes décident de conduire le chariot chargé de son chargement suspect en sûreté à l’hôtel des Fermes situé rue des Chambrettes, actuelle rue Pasteur. Sur leur demande, l’officier commandant le poste de garde de la porte détache deux fusiliers pour leur prêter main forte. La descente de la rue Battant est tumultueuse, la foule grossit et s’émeut - à telle enseigne que deux autres employés des Fermes, gardes à la patache armée (barque des Fermes) amarrée sur le Doubs, prévenus du tumulte, viennent prêter main forte à leurs collègues.

Au débouché du pont Battant le convoi est assailli par un nombre considérable de particuliers qui tentent de s’emparer du chariot, un cheval est dételé, une roue est enlevée pour permettre un meilleur accès au chargement. Les poteries volent en éclat, deux caisses sont arrachées. L’escorte ne pouvant résister à la fureur du peuple assemblé, l’un des garde court informer le sieur Boutin, directeur général des Fermes de Franche-Comté, forcé, face à cette rébellion, de solliciter des renforts du major de la place, qui détache quinze grenadiers du poste de garde de la place Saint-Pierre (actuelle place du 8 septembre). Enfin, escorté par les soldats et les gardes auxquels se sont joints encore deux autres gardes visiteurs, le chariot finit par être conduit dans la cour de l’hôtel des Fermes sur le coup des 9 heures du soir.

Mais la foule est loin de se calmer et pendant une demi-heure la porte du bureau des Fermes est copieusement caillassée par les éclats de poterie dont se sont emparés les assaillants. Enfin le directeur tente une sortie et  manque de peu d’être lui-même atteint par un projectile. Finalement, le sieur Paul Daniel, capitaine général, et les grenadiers forment une enceinte afin de disperser les séditieux. Un garçon tripier de 20 ans, François Mignard, originaire de Gray, travaillant chez le boucher Girez en ville, est arrêté alors qu’il se cachait dans un recoin à l’angle de la maison voisine « vis-à-vis du logis du lion vert ». On retrouve dans sa poche un éclat de poterie de la grosseur d’un œuf, ce qui laisse présumer sa participation à l’émeute. Le directeur le recommande au concierge des prisons de Chamars, où il est écroué le soir même. Cette capture met fin à l’émeute.


Auberge du Lion-Vert (ancien Hôtel Jouffroy), 6 Fi 25056 V 36
(cliquer sur l'image pour voir le document)

La pesée révèle une assez jolie prise  : 900 livres de tabac en carotte, façon Saint-Vincent, dans les trois caisses, les trois sacs contenant quant à eux 87 livres de tabac en poudre et encore huit douzaines d’assiettes en terre rescapées de la bagarre.

Une enquête est immédiatement diligentée suite à la plainte conjointe de l’adjudicataire des Fermes et du procureur de la Commission. Dès le lendemain et les jours suivants, les gardes et Mignard sont interrogés par Claude Brun, subdélégué de l’intendant. Mignard nie tout en bloc : il se promenait tranquillement le soir, il a bien vu le chariot et l’émeute mais il n’y a pas participé : quant à la pierre, il l’a ramassée et l’a mise machinalement dans sa poche. Sur requête de Simonin d’Amancey, procureur de la Commission, ledit Mignard est maintenu en détention par jugement de recommandation du 1er août 1754. Cependant aucun témoin ne se manifeste, raison pour laquelle le procureur sollicite de l’archevêque, Antoine Pierre de Grammont, un monitoire car, dit-il, « ceux qui sont les mieux instruits des faits ne déposeront que lorsqu’ils seront forcés par les censures de l’Église ». Le 2 septembre le prélat accorde, selon la formule Expediatur ad habendas probationes (pour la recherche des preuves) un monitoire obligeant ceux qui auraient eu connaissance de l’affaire à révéler ce qu’ils savent, sous peine d’excommunication. Le document imprimé reproduit ici devait être lu par chaque curé au moment du prône trois dimanches de suite.

La dernière pièce du dossier de procédure, un état de répartition des frais du procès commencé contre Mignard, soit 26 livres 8 sous 4 deniers, précise que l’instruction a été renvoyée à plus tard par ordre de la Compagnie.

Voilà un exemple d’émotion populaire en plein XVIIIe siècle dans notre bonne ville de Besançon. Eh non, contrebande de tabac et caillassages ne sont pas l’apanage de notre époque moderne !


CVRAC 207
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